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Jean Boustra, extrait de son livre "Abécédaire de l’expression" sur l'art thérapie

 
     
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Connaissance et divers sur l'art thérapie





Jean Boustra, Abécédaire de l’expression:

. Psychiatrie et activité créatrice : l’atelier intérieur, Toulouse, érès, 2000.


Cette réflexion s’ancre dans l’expérience clinique de l’auteur, qui dirige depuis plus de vingt ans une institution originale : « l’unité fonctionnelle d’ateliers thérapeutiques d’expression » du centre hospitalier de Libourne. Cette unité accueille des adultes et des adolescents psychosés, névrosés graves ou état-limites. Les ateliers d’expression mettent à disposition des patients des matières à transformer : « ces objets font appel, suscitent l’expression. Ce sont des embrayeurs de désir » (p. 46). Les productions sont aussi libres que les matières sont diversifiées : modelages, peintures, collages, graphismes, écriture ; mais aussi improvisation corporelle, danse, théâtre, voire conception ou/et utilisation de marionnettes et de masques. Aucune valeur esthétique n’est accordée à ces productions : « L’art qui nous intéresse ici n’est pas d’ornement ou de distraction, il concerne la survie » (p. 37). Le temps d’expression est toujours suivi d’un temps de verbalisation : la production a « valeur de langage, elle ouvre à la subjectivité et à la parole » (p. 32). L’expression – qui trouve invariablement « son impulsion dans les mouvements du corps (sensorialité et motricité), qu’ils soient apparents ou virtuels » (p. 11) – et les mots dits sont ainsi solidement articulés.
Les patients participent aux ateliers d’expression dans le cadre de contrats renouvables d’une durée de six mois, et il n’est pas rare que certains d’entre eux – psychotiques pour la plupart – fréquentent ces espaces thérapeutiques pendant plusieurs années, parallèlement à une ou plusieurs autre(s) prise(s) en charge : cmp, hôpital de jour, psychiatre en libéral, etc. De ce point de vue, l’auteur considère que les ateliers d’expression, associés aux thérapies familiales et au psychodrame, forment « un trépied fondamental pour un traitement en profondeur des maladies mentales, qui complète le soin médical et médicamenteux » (p. 13). Notons que ces ateliers se prolongent, pour certains patients, par des ateliers (dépsychiatrisés) d’expression créatrice, animés par des artistes et ouverts sur la cité (des expositions et des spectacles sont possibles) ; ces ateliers sont totalement autonomes par rapport aux ateliers d’expression et ne prétendent nullement être thérapeutiques, Boustra tenant au passage l’art-thérapie pour un « acoquinement », un « mariage contre nature avec risque tératologique pour les descendants » (p. 37).
Cet ouvrage rend compte des références intellectuelles – faisant moins appel à la psychanalyse qu’à l’art – de l’auteur et des aspects techniques de sa pratique, la forme de l’abécédaire évoquant curieusement la mise à disposition non directive de matériaux et d’objets qui est faite aux participants aux ateliers d’expression : « Le lecteur pourra adopter le style sérieux qui consiste à suivre alphabétiquement le parcours qui conduit de l’Art brut à la Vision, où il peut bien espérer avoir une révélation ! Mais il peut aussi, d’une manière plus fantasque, jouer à la marelle, pianoter, aller d’un mot à l’autre » (p. 15).
Boustra explique que la production des patients illustre les différences de degré et de nature existant entre la « refente » mentale dont souffrent les « psychosés » et celle que présentent les névrosés : « Dans la psychose, le sujet est entièrement capturé dans des langages contradictoires, sans pouvoir s’en déjouer. Dans la névrose, le sujet divisé exprime en partitions langagières successives des fictions luxuriantes mais instables qui sont les vêtements du moi » (p. 94). C’est pour permettre aux patients d’interroger résolutivement la Spaltung, névrotique ou psychotique, qui les rend étrangers à eux-mêmes que les temps d’expression sont complétés par des temps de verbalisation : « La parole met en lien les productions, l’histoire du sujet et éventuellement les résonances inconscientes transférées sur le cadre et le dispositif d’atelier » (p. 178). L’auteur propose le terme de « polype interlangagier » pour rendre compte de cette « mise en travail simultanée ou successive de nombreux plans langagiers » (p. 161), non verbaux et verbaux. Il estime en effet que « c’est d’aller et venir dans les interactions entre les plans de langage qu’existe (se construit ?) le sujet de l’inconscient en recherche d’expression envers les autres et de reconnaissance par l’Autre (symbolique) » (p. 163). Boustra précise que dans la psychose, le sujet ne peut pas accepter les « pertes » – en fait les différences, l’absence de congruence absolue – existant entre les plans de langage (nous écririons plutôt : entre les productions psychiques dégagées par les trois versants de la symbolisation, à savoir sensori-affectivo-moteur, imagé et verbal) : « l’hallucination comble précisément les écarts de langage, elle est totalisante » (p. 166).
Au fur et à mesure que l’on progresse dans la lecture de cet abécédaire – et quel que soit l’angle d’attaque adopté –, on a peu à peu le sentiment que, d’une façon générale, l’expression non verbale intéresse préférentiellement (ce qui ne veut pas dire exclusivement) ce que Nicolas Abraham (1978) a nommé, à la suite d’Imre Hermann, « l’unité duelle » réalisée par la mère et l’enfant » et que l’expression verbale intéresse préférentiellement la triangulation œdipienne : « le temps de production d’un atelier d’expression se réfère plutôt à la chora (espace maternel), par contraste avec le temps de parole qui est rhizomatique (référence paternelle). Entre le réceptacle maternel des flux, des reflux, des intensités sur la ligne de fuite des formes instables, capturées de manière parfois saisissante par un geste scripturaire (piction, modelé de l’argile, échappée d’un mouvement), et la nécessité de formes suffisamment stabilisées, assumées symboliquement pour s’ouvrir à l’échange, référées au père symbolique, se joue le procès de la subjectivation » (p. 162-163).
Afin d’accompagner les patients dans leur effort de détorsion ou de réduction (au sens où l’on réduit une fracture) de leurs clivages intrapsychiques, les animateurs de l’atelier d’expression mettent – c’est le cas de le dire – la main à la pâte, soit en se livrant à des productions personnelles, soit en s’associant à un travail collectif, soit encore en faisant un « squiggle » avec un patient sur une surface (p. 180). L’auteur pense que la présence et la parole des animateurs sont ressenties par les usagers comme une invitation non seulement à « former des formes », mais aussi à « avoir le désir de se transformer » (p. 178). Le transfert des patients obéit à des modalités processuelles comparables à celles que l’on observe dans chaque cheminement psychothérapique : il est tantôt lent et progressif, tantôt cathartique, incandescent, critique ; la seconde modalité est favorisée par « la théâtralité et le niveau de régression du travail groupal » (p. 177).
Cet ouvrage de fond n’intéressera sans doute guère les cliniciens convaincus que la vie psychique met exclusivement en scène un jeu entre le chat surmoïque et les souris de l’inconscient ou encore une députation de signifiants. Elle passionnera en revanche les collègues qui écoutent la vie psychique comme un incessant mouvement d’accueil de la nouveauté (Rand, 2001), interne comme extérieure, comme un processus qui vise à fabriquer des « aliments psychiques » (Tisseron, 1996) cohérents à partir des gestes, des sensations, des affects, des images et des mots qui sont la substance même de notre participation aux expériences correspondantes.



Bulczynski Isabelle

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